La rocade Y4 a rapproché Anyama d’Abidjan. Elle a aussi apporté avec elle une violence routière que nos familles connaissent trop bien. Camions, gbakas, motos : à chaque collision, ce sont presque toujours les deux-roues qui paient le prix le plus lourd. On a regardé les chiffres, la loi, et surtout ce que chacun de nous peut changer dès demain matin.
Il y a des bruits qu’on n’oublie pas. Le choc, puis un silence bizarre, puis les cris. À Anyama, beaucoup d’entre nous ont déjà vécu cette scène : au bord de la Y4, à la sortie vers un village, ou simplement au carrefour du quartier. Et presque à chaque fois, il y a une moto quelque part dans l’histoire.
Nous avons écrit ici même que la Y4 était une bonne nouvelle pour notre commune. Nous le maintenons : du temps gagné, une commune moins enclavée, des emplois plus accessibles. Mais une bonne route n’est une bonne nouvelle que si l’on en revient vivant. Et sur ce point, il faut parler franchement.
Une route neuve, ouverte avant la fin des travaux
La rocade Y4 a été ouverte à la circulation le 1er janvier 2024, alors que le chantier n’était pas terminé. Une décision assumée par les autorités, pour soulager tout de suite un trafic devenu impossible. Mais rouler vite sur une voie encore en travaux, sans que tous les aménagements soient en place, cela a un coût.
Sept mois plus tard, en août 2024, le directeur de l’Office de sécurité routière (OSER), Etienne Kouakou, donnait un premier chiffre lors du lancement de la Semaine nationale de sécurité routière — organisé, justement, sur la Y4 : 52 accidents déjà recensés depuis l’ouverture, dont 35 avec des blessés ou des morts. Des postes de sensibilisation avaient alors été installés à Djibi village, à l’échangeur d’Alépé et au niveau du séminaire d’Anyama. Sur notre portion, donc. Ce n’était pas un hasard.
Deux dates dont on se souvient ici
Le mardi 23 juillet 2024, à 9h48, les sapeurs-pompiers militaires sont alertés pour un accident sur la Y4, à hauteur d’Abobo-Baoulé, dans le sens d’Anyama. Un camion benne, un véhicule de particulier, et une moto prise au milieu. Huit victimes, dont cinq personnes tuées. Les trois blessés graves ont été évacués à l’hôpital militaire d’Abidjan et à l’Hôpital Général d’Anyama.
Dans la nuit du samedi 9 au dimanche 10 mai 2026, à 23h53, nouvelle alerte. Cette fois sur la Y4 en direction du village d’Agoussi : un porte-char et un mini-car de transport en commun se percutent. Bilan provisoire, 24 victimes, dont trois décès confirmés sur place. Il aura fallu cinq engins des pompiers pour dégager les blessés.
Et il ne faut pas croire que le danger est arrivé avec la Y4. Le 25 septembre 2021 déjà, sur l’axe Attinguié–Akoupé-Zeudji, dans notre sous-préfecture, deux moto-taxis lancés à vive allure se sont percutés de plein fouet. Cinq morts. Cinq fils de nos villages. Vitesse excessive, méconnaissance du code, indiscipline : rien de mystérieux dans les causes.
Pourquoi c’est toujours la moto qui perd
Ce n’est pas une question de malchance, c’est une question de physique. Entre un camion de trente tonnes et une moto de cent cinquante kilos, il n’y a pas de match. Le motocycliste n’a ni carrosserie, ni ceinture, ni airbag. Il a un casque — quand il le porte.
Or la moto a envahi le paysage. Le gouvernement estime à environ 400 000 le nombre de deux-roues et tricycles en circulation dans le District autonome d’Abidjan. Et selon des responsables du secteur des transports, ces engins seraient impliqués dans 40 à 45 % des accidents sur les voies de la capitale économique.
Ailleurs dans le pays, le constat est le même, en pire. Dans la région du Poro, sur les 405 accidents recensés en 2025, les motos représentaient près de 64 % des engins impliqués. À Agboville, sur 442 interventions des pompiers civils la même année, on comptait 146 collisions moto-véhicule, 67 chutes à moto, 63 accidents moto-piéton et 55 chocs entre motos.
Au niveau national, la tendance de fond était plutôt encourageante : le nombre de tués sur les routes ivoiriennes est passé de 1 614 en 2021 à 1 307 en 2025, soit 19 % de moins. Mais le début de l’année 2026 a fait l’effet d’une douche froide. Entre le 1er janvier et le 11 février, 519 accidents corporels ont été enregistrés, causant 164 morts et 1 934 blessés. Soit une moyenne de quatre décès par jour. Le ministère des Transports a réagi en annonçant une « tolérance zéro » sur les infractions majeures, dont le non-port du casque.
Ce que dit la loi — et qu’on oublie trop souvent
Deux rappels utiles, parce qu’ils sont mal connus.
D’abord, une voie express n’est pas une route comme les autres. Les usagers et engins lents y sont interdits, tout comme le demi-tour, la marche arrière et le stationnement sur le bas-côté. Les vitesses y sont élevées : 90 km/h pour les poids lourds, 120 km/h pour les véhicules légers, sauf indication contraire. Une petite cylindrée qui s’engage là-dedans pour « gagner cinq minutes » ne joue pas dans la même catégorie.
Ensuite, le casque. Il n’est pas une nouveauté administrative : l’obligation existe en Côte d’Ivoire depuis la réglementation de 1964, renforcée en 2016. Le non-port constitue une infraction de deuxième classe, passible d’une amende de 1 000 à 10 000 FCFA. Plus largement, le décret de 2022 fixe 57 infractions routières, avec des amendes forfaitaires pouvant atteindre 50 000 FCFA.
Sur le fond, le débat national reste ouvert. En décembre 2025, le District autonome d’Abidjan avait interdit les motos et tricycles sur une dizaine de grands axes, avant de suspendre la mesure 24 heures plus tard face à la colère des livreurs et des syndicats. Des professionnels, comme le Sycolci, réclament plutôt des voies dédiées aux deux-roues. Le sujet n’est pas tranché, et il nous concerne : à Anyama, la moto n’est pas un loisir, c’est un outil de travail pour des centaines de jeunes.
Le casque, ce n’est vraiment pas un détail
Selon l’Organisation mondiale de la santé, un casque conforme et correctement attaché divise par plus de six le risque de mourir dans un accident, et réduit jusqu’à 74 % le risque de lésion cérébrale.
Traduit en langage de chez nous : c’est la différence entre une jambe cassée dont on se remet, et une veillée funèbre.
Ce que nous pouvons faire, dès demain
- Porter le casque. Conducteur ET passager. Sangle attachée, pas posé sur la tête comme un chapeau.
- Éviter la Y4 avec une petite cylindrée. Ce n’est pas fait pour ça. Les voies parallèles vous prendront cinq minutes de plus, pas votre vie.
- La nuit, être visible. Feux qui fonctionnent, gilet ou vêtement clair. Sur la Y4, un motocycliste sans éclairage est invisible pour un chauffeur de poids lourd fatigué.
- Un passager, pas trois. La surcharge, c’est la perte d’équilibre au premier freinage.
- Papiers en règle. Permis et assurance ne protègent pas du choc, mais ils protègent votre famille après.
- En cas d’accident : sécuriser d’abord, ne pas déplacer un blessé sauf danger immédiat, et appeler les secours tout de suite.
Numéros à enregistrer maintenant dans votre téléphone : Sapeurs-pompiers / GSPM : 180 · Police nationale : 170 · Police secours : 100 · Gendarmerie : 145 · Hôpital Général d’Anyama : 27 23 55 90 90
Pour finir
La Y4 nous a offert quelque chose de rare : du temps. Des dizaines de minutes récupérées chaque jour, des trajets qui ne sont plus une épreuve, une commune enfin reliée au reste d’Abidjan.
Ce serait une amère ironie de payer ce temps gagné en vies perdues. Les autorités ont leur part : signalisation, contrôles, achèvement des travaux, aménagements pour les riverains et, pourquoi pas, une réflexion sérieuse sur des voies dédiées aux deux-roues. Nous avons la nôtre, et elle commence par un geste qui prend trois secondes le matin.
Chez nous, tout le monde connaît quelqu’un qui n’est pas rentré. Faisons en sorte que la liste s’arrête là.
Vous avez été témoin d’un accident, ou vous voulez signaler un point dangereux sur la Y4 à hauteur d’Anyama ? Écrivez-nous via la page « Envoyer une information » ou sur notre canal WhatsApp au +2250708527394
Sources : Office de sécurité routière (OSER), ministère des Transports et des Affaires maritimes, Groupement des sapeurs-pompiers militaires (GSPM), District autonome d’Abidjan, Agence ivoirienne de presse (AIP), Fraternité Matin, RTI, KOACI, 7info, Yessouan.ci, Le Patriote, Organisation mondiale de la santé — 2021-2026.

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